2004. Peinture et vitesse à travers lignes
Le rhizome s’étend sur une surface plane dont je ne perçois aucune limite. De loin, des zones d’intenses activités : tourbillons, spirales, flèches acérées qui traversent l’espace, ouvrent des voies dans la profondeur de la toile. Chaque zone a sa vie propre et génère ses propres mouvements. Comme un grand organisme vivant multicellulaire aux échanges vitaux et complexes. Ce qui m’étonne d’abord c’est l’impression d’unité et de multiplicité simultanées. Les lignes se croisent, se confondent, se pénètrent, pour ressurgir. Autres, transformées, régénérées par la matière vivante. Chaque zone semble se mouvoir dans une énergie centripète et centrifuge à la fois ; une énergie qui prend, se nourrit et régurgite aussitôt. Echange permanent, mouvant, jamais semblable entre des surfaces conjointes et disjointes en même temps. Je remarque que je suis incapable d’en délimiter les frontières précises. Je fais deux pas en avant et je bascule dans un autre plan où je découvre à nouveau des micro-zones qui fonctionnent sur le même principe que les précédentes. Et ainsi de suite. Ce même système de mouvement à la fois interdépendant et autonome semble se répéter dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. Le tout constitue, alimente, génère et reflète la partie et inversement. Où est la périphérie ? Jusqu’où s’enfonce la profondeur ? Repères brouillés qui ouvrent un volume immense. Je m’approche encore plus près et j’ai brusquement la sensation d’une respiration lente et longue. Un poumon géant. Inspirant, inspiré. A cette distance, mon champs visuel gagne en profondeur ce qu’il a perdu en surface plane. Je sens alors que les pans du rhizome hors champs se déplient délicatement autour de moi ; englobant, ils m’invitent à en pénétrer la surface. J’avance encore et c’est le grand saut. Je suis à l’intérieur du rhizome. Passée du plan au volume, au bord d’un univers immense traversé par des myriades de lignes comme autant de possibles à parcourir. Je m’élance seule et sans peur dans cet espace ouvert à l’infini. Les lignes sont autant de chemins avec leur texture, leur densité et leur vitesse propre ; le jeu devient interactif, elles réagissent à mes pas. C’est à moi de trouver la bonne vitesse pour chaque ligne, pour chaque surface. Mes pas s’enfoncent, collent, glissent, raclent… A chaque ligne sa clef, le jeu est infini et les réponses aussi. J’étends les bras de part et d’autre et je pénètre l’espace “entre”. A ma grande surprise, c’est un espace “plein” ; mais plein de sensations que je ne peux voir qu’avec la peau : douceur, fraîcheur, élasticité, rugosité… toute la palette du toucher se déploie sur les parties de mon corps qui motivent ce contact. En dernier lieu, des sons se mettent à résonner comme frappés contre les différentes surfaces du rhizome. Des gouttes de son effleurent délicatement mon front, coulent dans les rides, le long des yeux, entrent dans ma bouche, pénètrent ma gorge. Le son se fait saveur, suavité. Il emplit tout mon corps, le déborde. Les sens deviennent interchangeables. Des fils se trament dans l’espace. Tissage serré au-dessus de ma tête. Comme un orage qui approche et gronde. Encore lointain. Les sons, les lignes, tout se met à tourner contre les parois d’une série de cirques imaginaires qui se répondent sans fin. Le son s’échappe, enfin, se disperse. Distance et proximité, suggestion silencieuse, immense distance. Qui rejoint l’infini. Les blancs se colorent doucement, prennent corps et chair, s’épaississent, s’arrondissent et remplissent des volumes vides. Déchirure devant les yeux quand l’extérieur cogne à la peau. Une frontière de plus en plus fine et légère entre le dedans et le dehors. Je ne sais plus… le corps devient immense, se prolonge dans l’espace, toujours plus loin. Corps protéiforme d’énergie pure. Miroir du rhizome. Le désir monte le long de la colonne, vertèbre après vertèbre, jusqu’au cerveau. Il bat contre mes tempes, frémissantes presque jusqu’à la douleur. Envie de crier, envie de courir. Droit devant soi. A perdre haleine. Explorer les limites de son propre souffle. Et se laisser tomber sur le sol. Le vide et le plein se rejoignent. Zaïat.